Qu’y a-t-il derrière les quatre lettres V E U F ou les cinq lettres V E U V E ? Ce sont des mots qui sonnent mal, et que bon nombre d’entre nous ont eu – ou ont encore – du mal à prononcer.
Le mariage fait rêver. On répond à une demande, on s’y prépare. L’engagement conjugal et la fête réjouissent les invités. A l’inverse, on ne choisit pas d’être veuf ou veuve ; on le devient parce que l’être aimé est mort. Pour les personnes célibataires ou en couple, comme pour nous auparavant, le veuvage est sombre et n’attire pas.
Le « survivant » pénètre alors dans un univers inconnu, qui se dévoile quand il y entre. Chacun le découvre à sa manière et à son rythme : tristesse et regret, peur et honte parfois, se mêlent à une étrange liberté, avec des questions qu’il ou elle ne s’était jamais posées… Nos réactions changent et certaines nous surprennent.
Le veuvage interroge l’entourage. La présence ou non de larmes sert de curseur pour évaluer l’amour que nous avions pour notre conjoint et notre capacité à exister désormais ; elle justifie des injonctions à mettre en place des dispositifs « pour que nous allions mieux ».
Pourtant notre veuvage n’est ni un délit ni un problème auquel il faudrait apporter une solution. Il n’est pas une maladie qu’il faut soigner pour tenter d’en guérir. Vivre le veuvage, c’est apprivoiser la vie devenue différente et qui se révèle jour après jour. C’est un chemin non linéaire avec sur-place et retours en arrière. C’est chercher au cœur de mon histoire qui je suis et ce qui va m’aider à tenir.
Fuir certaines relations est nécessaire pour me protéger. Trouver quelqu’un à qui exprimer mes besoins, sans crainte d’impatience ou de jugement, est un grand soutien. Et qu’il est important de pouvoir partager, semaine après semaine, mois après mois, année après année, mes faux-pas et mes avancées ! Le chemin est long…
Devenir veuve, veuf, c’est écouter et croire Jésus qui me dit comme à Pierre la veille de sa mort : « Plus tard, tu comprendras. » Jean 13, 7
Tsunami, arrachement, amputation, cassure, béance, disparition de l’autre moi-même… tristesse, douleur, regret, angoisse, honte… rupture de liens, isolement, manque, incompréhension, charge, fatigue…
Que vais-je devenir ?
Pourquoi lui ?
Pourquoi moi ?
Pourquoi si tôt, si jeune ?
Et nos enfants…
Pourquoi continuer ?
Passer du « nous » au « je » m’interroge : n’est-ce pas l’abandonner ?
Pour les courses, chacun faisait son rayon. Une fois je l’ai interpelé dans le magasin comme je faisais avant. J’ai eu très honte et je me suis retirée un long moment dans un coin. Pourtant je savais bien qu’il était mort. Alors j’ai fini rapidement et je suis vite rentrée chez moi.
J’ai laissé le parfum de ma femme sur l’étagère ; son peignoir et ses chaussons sont à leur place. Ma fille m’a dit : « Tu ne vas pas garder tout ça, ça te fait du mal ! » Mais non ! Pourquoi les retirer ? Je suis chez moi et « ça » ne dérange personne. Les voir, les toucher, sentir le parfum, c’est un peu sa présence qui continue.
Quand, avec son époux, on a prié ensemble, chanté ensemble, c’est dur de se retrouver seule sur son banc. Depuis deux ans je ne peux plus chanter, même si la liturgie est belle. Je m’imagine parfois dire à mon mari : « Tu as vu la dame seule à la messe, comme elle a l’air triste ! » Et cette dame, c’est moi…
Depuis le décès de mon mari, mes garçons ne me parlent plus. Comment retrouver le dialogue ? J’ai tout essayé, médiation, courrier, etc. Les médecins me trouvent un début de Parkinson : est-ce dû au choc ?
Ce qui me manque le plus c’est son sourire et sa tendresse. Ne plus pouvoir lui dire « je t’aime », lui tenir la main, faire une caresse. Certains jours j’en souffre beaucoup.
Nous ne vivions plus ensemble depuis deux ans. Je l’aimais mais j’étais partie car il était devenu violent sur mes enfants et moi. Quand il a mis fin à ses jours, les gens n’ont pas compris ma peine.
J’ai compris à quel point l’expression « ma moitié » était pleine de sens : j’ai été comme amputée, presque de façon physique. Mon mari était toujours à ma gauche en voiture, à table, ou dans notre lit. Or, après sa mort, je ressentais comme une déchirure dans mon bras gauche.
J’ai fait une dépression. J’avais l’intention de contacter Espérance et Vie, mais mon psy me l’a interdit : « Vous allez replonger ! »
Je me sens différente, comme si j’avais perdu ma propre identité. Je ressens une exclusion de la société qui se conforme à l’image du couple. Comment pourrais-je me retrouver avec notre bande sans « lui » ? Je serais placée au bout de la table. Quand je suis avec un couple (ce qui est rare), je sens la femme sur la défensive, comme si elle craignait que je lui « prenne » son mari.
Mes proches ont changé d’attitude à mon égard. Certains osent des injonctions qu’ils ne se seraient jamais permises avant. C’est comme si j’avais perdu une légitimité pour prendre des décisions. Des hommes amis de notre couple auparavant ont des paroles et des gestes déplacés. Je dois être vigilante et me protéger.
Thérèse- Marie
Quand je suis arrivée à l’hôpital, mon mari était mort depuis quelques minutes. J’ai ressenti une grande culpabilité : pourquoi était-il parti sans m’attendre ? Que serait-il arrivé si j’étais arrivée plus tôt ? Aurions-nous pu nous dire au revoir sereinement, échanger encore quelques paroles importantes ? Ces questions demeurent. Je ne parviens pas à me pardonner d’être arrivée trop tard, ni à lui pardonner d’être parti sans au revoir.
Gabrielle
La maladie a évolué rapidement. J’ai prévenu mes enfants, mais l’un était loin, il n’a pas compris la gravité et est venu tard, alors que l’autre, plus proche, s’est occupée de son père. Ils m’en veulent et se disputent. Pourquoi ?
Claire
Mon mari était sportif. Ce matin-là, il n’était pas en forme et je lui ai dit de se reposer. Mais il est quand même parti pour son trail. Il n’est jamais revenu. J’ai été très en colère. C’est dur de pardonner…
Anne
Mon mari s’est suicidé. Qu’est-ce que j’ai dit, pas dit ? vu, pas vu ? fait, pas fait ? Au début le poids du regard des autres m’accablait. Avec le temps j’ai appris à vivre avec ces questions. Ce qui compte pour moi aujourd’hui, c’est l’amour dont il m’a aimée et dont je l’ai aimé.
Yves
En triant des papiers, le passé revient. L’accident… J’étais trop au travail. Je m’en veux.
Les pourquoi empoisonnent la vie !
Catherine
Nous n’habitions plus ensemble, ayant besoin de prendre du recul… Pourtant il s’occupait des enfants les week-ends quand je travaillais, c’était un bon père, et je l’aimais. Infarctus. Comment puis-je vivre aujourd’hui ?


ESPÉRANCE ET VIE
est un mouvement
de la Pastorale
des Familles